Il est là. Il monte sur l'escalator.
Cet escalator est long, le plus long de toute la ville, peut être. Partant de la gare, il s'enfonce dans les souterrains du métro marseillais. Il la laisse derrière lui mais regrette déjà.
Il sait qu'elle va partir, que sa journée est finie.
Elle est probablement déjà en train de s'éloigner, l'oubliant déjà. Lui, debout, droit, descend inéluctablement vers les profondeurs de la terre.
Elle commence déjà à lui manquer.
Il y a quelques jours auparavant seulement, il ne la connaissait pas. Ce n'est que depuis quelques jours, avec la fin des cours et l'arrivée des beaux jours, de l'été qu'ils avaient partagé des
moments ensembles, par le biais d'amis communs.
Le matin même, il avait du se rendre une dernière fois à son lycée, pour rendre ses livres. Avec l'idée en tête de faire durer au maximum cette journée, la passer avec ses amis, de profiter de
chaque moment de se dernier jour officiel avant les vacances. Plus tard, plus tard viendraient les révisions.
Mais ses amis, l'un après l'autre avaient décliné l'offre. Eux préféraient réviser.
Sauf elle.
Alors ils avaient passé l'après midi ensemble,
Allant déjeuner,
Allant un cinéma,
Allant boire un verre,
Alpaguant des passants pour leur demander des fraises,
Se promenant sur le vieux port,
Le regard perdu dans l'infini...
Mais le temps avait filé, laissant les deux jeunes gens bien en retard, de l'autre coté du port, alors que le dernier train de la journée allait arriver.
Alors que l'escalator descendait toujours, il repensait à la course effrénée qu'ils avaient menés, pour arriver, enfin, exténués à la gare.
Par chance, son train était en retard, elle avait pu monter dedans. Il allait partir d'un moment à l'autre.
Ils se tenaient alors là, tous les deux, chacun d'un côté du marche-pied, se regardant dans les yeux.
"Tu m'embrasses ? " Avait-elle tout simplement dit, avant de tendre la joue pour un au revoir. Ils se firent alors la bise et il s'était éloigné.
Au bout du quai cependant, il s'était retourné. Il mourrait d'envie de retourner la voir. Il ne savait pas pourquoi mais l'envie était là, réelle, tangible, une boule au fond de son ventre qui lui
disait, qui lui criait de faire demi-tour.
Alors qu'il s'était retourné, il vit une silhouette au loin.
Mais ça ne pouvait être elle.
Il s'en était donc allé, rejoindre le métro.
A présent, il était à la moitié de cette descente interminable d'escalator et il regrettait toujours de ne pas être retourné la voir. Pourquoi ? Peu lui importait. La question n'était pas là. Tout
son être lui disait de se retourner, de retourner auprès d'elle.
Mais à quoi bon ? Et finalement, de toutes façons, ils avaient eu le train par chance, il était en retard mais était déjà probablement loin maintenant.
Il n'avait rien à perdre.
Cette simple pensée, la plus logique du monde, la plus imparable, eu l'effet d'un coup de fouet que tous ses remords n'avaient pas réussi à créer.
Il se retourna alors, mis un pied sur la marche au dessus et...
... et aperçut que juste au dessus de lui se tenait une énorme femme obèse qui prenait toute la place, d'une rampe à l'autre.
Il se remit alors dans le sens de la marche, abandonnant cet espoir.
Dommage, se dit-il, ça aurait pu marcher, s'il n'y avait pas eu cette grosse femme pour l'en empêcher.
...
Immédiatement, il se rendit compte de la bêtise de cette pensée. Il s'insulta intérieurement, à la fois amusé, énervé et honteux d'abandonner si vite. Toute sa vie n'avait été que renoncement. Bien
que souvent et profondément amoureux, il n'avait jamais eu de réelle petite amie. Pourquoi ? Parce qu'il y avait toujours eu une grosse femme pour l'en empêcher.
Cette fois ne se passerait pas ainsi.
Il se retourna, commença à monter et bouscula la grosse dame, qui étouffa un cri.
A contre-sens, il remonta jusqu'en haut de l'escalator, le sourire au lèvres, avec un goût de liberté qui ne le quitterait jamais plus.
Il rejoignit alors le quai où il avait laissé son amie et découvrit avec une grande surprise que le train n'était toujours pas parti.
Il longea alors le train, la recherchant par la fenêtre et finit par tomber littéralement nez-à-nez avec elle.
La surprise pouvait se lire sur leurs deux visages.
Elle se leva, ouvrit la fenêtre et lui demanda ce qu'il faisait là.
C'est alors, qu' essoufflé, il se rendit compte que lui même ne le savait pas. Il répondit la seule chose dont il était sûr.
"Il fallait que je te dise au revoir"
Il ne savait plus quoi dire d'autre. Rien du tout. Lui qui avait d'habitude autant de répartie ne trouvait rien à dire. Il s'empêcha mille fois de lui parler du livre qu'elle lisait ou de faire une
nouvelle blague pour détendre l'atmosphère.
Ne sachant que dire, il choisit finalement la meilleure des solutions.
C'est en silence qu'il s'éloigna.
Mais, arrivé à la première porte, il monta dans le train.
Son coeur battait à tout rompre.
Il traversa le couloir.
Uniquement guidé par ses yeux à elle, qui le fixait depuis l'arrière de la rame.
Il arriva jusqu'à elle.
Et avec une aisance et un naturel qu'il ne se connaissait pas,
Il la pencha en arrière.
"J'étais sûre que tu ferais ça"
C'était la dernière chose qu'elle glissa
Avant qu'il ne l'embrasse.
Puis il se réveilla.
Il était dans un train, partant d'une seconde à l'autre, avec une fille qu'il connaissait à peine dans les bras.
Il se releva doucement.
S'éloigna sans un mot.
Descendit du train, qui partit dans l'instant.
Il s'en alla sans se retourner.
Il était heureux.
Il était libre.
Il était vivant.
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