Seul.
Je passe trop de temps sur internet. Je croise brièvement une connaissance de l'Iufm sur msn. "tiens, hier, on nous a expliqué ce qu'était une fonction périodique à grands coups de dessins. Puis on
a introduit la décomposition en série de Fourier." Ca fait du bien de le dire à quelqu'un qui me comprenne. J'ai l'impression d'être un terminale qui a raté son bac et qu'on a renvoyé au collège.
Je me noie sur la toile, tentant de trouver la branche qui me permettra de garder la tête hors de l'eau. Je rajoute des videos dans mes favoris. Certes, elles me plaisent, mais leur présence tient
plus de la soumission. En les exposant à la face du monde, je montre que j'existe, que je suis là. Seul, mais là. J'aime donc je suis.
Aimer.
Je suis en retard. Comme d'habitude. Je prends une douche, sachant pertinemment que je ne serai pas à l'heure, et pourtant je prends le temps de passer à la gare. Rendre mes billets. Rendre aussi
la carte de réduction que j'avais pris par la même occasion. J'envoie un texto. "On vient de me rendre l'argent pour les billets de train. Pourquoi ne me sens-je alors pas remboursé ?" Ce message,
fleuron de la communication, n'est pas là pour parler, ou pour transmettre. Juste pour cracher. Tiens ! Regarde ce à quoi tu m'as réduit !
Je cours presque.
Mais j'arrive à l'heure. Quelques sacs sont posés sur les tables de tp. J'y ajoute le mien et pose mon chapeau. Le prof nous invite tous à regarder son écran. Il y présente ce qu'il attend de nous
à la fin du tp. "C'est un tp compliqué" répète-t-il. "Vous n'aurez pas le temps de le finir là. Mais vous me le rendrez dans deux semaines. C'est le plus dur que vous aurez à faire..."
"... de votre vie ? " ironis-je intérieurement. J'hésite entre le rire et la consternation. Le travail demandé est enfantin. J'aurais pu le faire il y a quatre ans de celà déjà. Non pas que je sois
un génie, mais tout lycéen avec un poil de jugeaute aurait pu le faire. Je choisis le défi. Je lui rendrai en un temps record (avant la fin des trois heures, dans tous les cas) en l'ayant amélioré
un peu, et en lui faisant ravaler ses paroles de début d'année "vous êtes un littéraire M. Lebas, changez d'études, vous n'aurez jamais votre licence."
Enfoiré.
Mes clics sur l'écran fusent l'un après l'autre et je dessine un grafcet aussi vite qu'on le puisse, chacun de coups de doigts sur la souris étant le pied d'un sprinteur qui fuit dans un dernier
défi la stupidité de son existence.
Son souvenir me revient. Ses caresses, la douceur de ses lèvres. La beauté qui était la sienne, enveloppée dans la noirceur de la nuit où elle resplendissait comme une reine de ténèbres. Ses mots
également. "J'espère que tu peux te faire rembourser tes billets..." Elle ne m'a pas dit qu'il y aurait un problème, ou que ce serait difficile. Elle ne m'a pas dit non plus qu'il faurait trouver
un autre moyen de se voir. Elle ne m'a pas dit qe ce serait pour plus tard. Dans l'idée de rembourser, il y a le retour en arrière. Effaçons, et ne recommençons pas. Ok. Je me suis trompé. Vraiment
stupide, j'ai cru qu'elle tenait à moi autant que je tenais à elle. C'est ce qu'elle répondrait si je lui posais la question, mais c'est faux. Peut-être suis-je amoureux, peut-être est-ce par
ennui, désespoir ou tout simplement par volonté d'accomplir des choses extraordinaires, mais j'aurais fait n'importe quoi pour elle. Si elle m'avait dit "Ma mère ne veut pas te voir. Emmène-moi
loin d'ici", vous ne m'auriez jamais revu. Aussi rapidement et aussi simplement que ça. Je repense au sourire de l'agent qui me rend l'argent avec un large sourire. Le sourire qui dit "quelle
chance vous avez d'avoir pu récupérer ça à temps." Crétin. Je pense à ma chatte, que j'ai laissé à marseille en pleurs. Seule et loin de son unique famille. Laissée là bas pour mieux pouvoir
m'enfuir. mais ce n'est plus au goût du jour. Je suis seul de toutes les manières qu'on puisse l'être. j'ai l'impression que je n'ai même pas besoin de le dire pour qu'on le sache. J'ai
l'impression que je n'ai même pas besoin de finir mon récit sur mon baiser de vampire pour qu'on en connaisse le moindre mot. J'ai l'impression que ce qui me semble évident l'est pour tout le
monde. Mes proches, mais pas seulement. L'impression de marcher nu dans la rue, que tout le monde peut lire à travers moi. Que tout le monde est obligé de lire à travers moi. Mes veines sont
ouvertes et mon sang se répand à travers la ville dans un torrent qui n'évite personne. Ceci est ma vie. Pleurez pour moi. Le tourbillon m'emporte. Tout me revient, l'accident de ski, Nala,
Ghoulina, Bibix, Aislynette, Elly, mes cris, seul sous la douche, l'alcool, la fête des morts, mes amis qui me manquent, mon père même, mon coeur, prêt à exploser. Mon coeur qui explose.
Je m'écroule.
Retour à la réalité.
Je suis à l'hôpital. On me pose des tonnes de questions. Toujours les mêmes. On me donne les mêmes conseils que je sais déjà. Toujours les mêmes. On me fait subir une batterie d'examens. On me fait
subir une prise de sang : l'électrocardiogramme présentait quelque chose de bizarre. On préfère vérifier. Mais rien me dire. L'attente. Encore. Je sors mon livre de mon sac de cours et le continue.
Le récit d'un vampire dans une salle d'urgence d'hôpital me procure une réconfortante sensation d'ironie. "C'est lequel ? Ah ! Il est bien celui-là." Con d'infirmier. Je ne peux qu'acquiescer. Pas
moyen d'être unique dans ce monde minable. Tout ce que je fais, il faut que quelqu'un l'ait fait avant moi. Au bout de trois petites heures, le médecin revient. Il me dit que c'est bénin. Que j'ai
juste eu un malaise. Mais me conseille d'aller voir un cardiologue. Il me fait sourire. Il n'est pas tombé loin. Conseiller d'aller voir un cardiologue, en langue de médecin ça veut dire : "vous
avez un problème de coeur". Mais ça, je le savais déjà.
Je passe au bureau des sorties. Une jolie jeune femme me demande si mon cardiologue est mon médecin traitant. Je lui rétorque que j'ai 22 ans, je n'ai pas de cardiologue. Elle m'en tend une liste
et me demande de passer au bureau d'à côté pour donner ma carte vitale. (lol). Je m'exécute. Une autre jeune femme me prend la carte et la valide. En la rangeant j'entends malgré moi les deux
parler d'un homme trop beau. "Oh non, quand même pas. Il est pas moche, mais j'ai vu mieux. Beaucoup mieux." Ca me fait sourire. Puis-je me moquer d'elles ? Je suis moi aussi toujours en train de
regarder les femmes quand j'en croise. Avec un sourire complice, je lui adresse sur le ton de la confidence alors qu'elle se tourne vers moi :
"_ Ne vous inquiétez pas, je n'ai rien entendu.
_ Oh ! Désolée ! Je croyais que vous étiez déjà parti ! "
Dans ta gueule.
Ok, c'était moi le mec dont on a vu mieux. Beaucoup mieux.
Je réajuste mon chapeau et m'éloigne en me disant qu'il vaut mieux penser que si elle a dit ça, c'est que l'autre avait lancé la conversation à mon sujet. Toujours positiver. Même si là, ça
commence à devenir dur.
En rentrant chez moi, je passe devant un bureau de loto. Petit récapitulatif à moi même : mes études sont de la merde, mes amours sont une large mascarade, ma santé... ben je ressors de l'hôpital !
Je noircis une grille.
S'il y a une justice sur cette terre, ce soir je suis riche.
Manque de bol : il me semble bien qu'il n'y a pas de justice, sur cette terre.
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