-- Le texte qui suit, est, comme beaucoup, plus destiné à être écrit qu'à être lu. C'est une partie de ma vie que peu de gens connaissent ou comprennent. Et c'est très personnel. Si vous laissez un
commentaire, je vous prierai donc d'être respectueux, merci.--
«A la prochaine les enfants ! », dit-il avec son ton « cool ».
Comment peut-il donc se permettre de jouer les pères impliqués maintenant ? On ne l'a jamais connu. Il n'a jamais rien été pour nous. Et là, pour qui joue-t-il la comédie ? Ce n'est pas pour une
maitresse, aucune n'est là. Ni même pour frimer devant ses amis (« mes enfants et moi, on est les meilleurs amis du monde. Leur mère devrait avoir honte d'avoir tenté de nous séparer ! ») Ni encore
pour être « celui qui a réussi », devant sa famille. Non. Sur ce parking, désert ce dimanche soir, il n'y avait que nous. Deux possibilités donc : soit il voulait nous convaincre nous, et auquel
cas, c'était tout au plus insultant, d'être pris pour des idiots, soit il voulait se convaincre lui même qu'il était un bon père.
« A la prochaine, p'pa », répondis-je d'un ton renfrogné.
« P'pa », c'était la trouvaille la plus récente que j'avais pour le nommer. Avant je l'appelais « géniteur », ce qui correspondait à ce qu'il représentait pour moi. Rien de plus qu'un géniteur.
Quelqu'un que ma mère avait accueilli en son sein et dont j'avais été le résultat. Mais pas un père. Le problème, c'est qu'il n'avait pas aimé ce surnom. Pas du tout. Et autant c'était chaque fois
une petite victoire que de l'énerver, que de pourrir sa vie au moins en partie, pour venger la notre, autant il y avait des limites à ne pas franchir. Je le savais. Et c'en était une. C'est pour ça
que p'pa était une façon d'éviter de dire « papa ». Rien d'affectif, là dedans, au contraire. Du dégout et le mépris que je lui témoignais ne méritait pas que je lui donne un nom plus
personnel.
« A la prochaine » répondit Geo, à son tour, avant de se tourner vers moi.
Son oeil brillait. Un peu trop fort. Son visage était aussi fermé qu'à son habitude, lorsque nous étions avec lui. Jusqu'à la fin de notre vie, et je le savais déjà, Geoffrey et moi saurions
mentir. Surtout moi. S'il le faut, je sais mentir sans ciller. C'est mon père qui me l'a appris. Mais son oeil... c'était l'oeil d'un petit garçon qui se réveille un matin et réalise que c'est le
matin de noël. Que les cadeaux sont au pied du sapin.
Nous marchons jusqu'au pied de l'immeuble, puis montons doucement les escaliers jusqu'à l'appartement. L'escalier est extérieur, et nous ne témoignons aucune effusion de joie. Il peut nous voir. Et
je sais qu'il ne se gène pas pour nous observer quand il croit que nous l'ignorons. Probablement nous observe-t-il également sans qu'on s'en rende compte, parfois. Mais cette fois, je savais qu'il
ne fallait pas crier victoire trop vite. Ne pas vendre la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Ce qui m'étonnait le plus, c'est que Geo avait le même comportement que moi. Il était pourtant si
jeune. Comment avait-il réussi à garder un tel secret ? Comment a-t-il réussi à mentir ? A dire d'un ton si détaché au revoir à son père. Ce que lui savait, mais que son père ne savait pas, c'est
que cet au revoir... il serait plus long que prévu.
Nous traversons la terrasse pour rejoindre la cuisine. Nous avons tous les deux entendu la voiture partir. Nous savons que nous sommes à présent enfin libres de nous exprimer. Mais aucune effusion
de joie, là encore. Pas de rire, pas d'embrassade, pas de larme. Notre joie est immense, mais rien de tout celà, de toutes façons, ne saurait la matérialiser. Juste un échange de regards complices.
Et un sourire. Nous nous sommes toujours bien entendus. Plus jeune, maman m'avait offert « le diplôme du meilleur grand frère du monde ». J'en étais très fier. Je l'ai encore. Mais les épreuves
nous ont encore plus rapprochés. Nous n'avons pas besoin de parler pour nous comprendre. Il y a quelque chose de militaire, dans cette fraternité. Un peu comme si nous avions mené notre guerre.
Elle était dure mais elle était finie. Du moins le croyions-nous.
Je repensais aux départs en vacances, avec lui :
« P'pa, il est où le Nesquick, il en reste pas ?
Je l'ai rangé. Il en reste tout juste assez pour moi, demain matin. »
Cet enfant de salaud n'avait jamais pensé qu'à lui-même. Lui-même et ce que les gens pouvaient en penser. C'est pour ça qu'il nous balladait en sorte de trophée. Après le rôle de père modèle, il
voulait endosser celui de victime de divorce injuste. C'est pour ça, pour ne pas le laisser faire, que je faisais de mon mieux, devant ses « témoins », de le ridiculiser. De montrer aux gens qu'il
n'était qu'une ordure. Il ne me haïssait que plus. Je le savais.
Je repensais à ce matin de mon anniversaire. Mes douze ans. Lorsqu'il avait voulu me faire signer un contrat d'ouverture de livret jeune chez sa banque. Malheureusement pour lui, maman m'avait
appris, déjà, à lire un contrat avant de le signer. Et j'avais déjà ouvert un livret jeune la veille (frauduleusement donc, puisque je n'avais pas encore tout à fait l'âge), et vu qu'il est
interdit d'en avoir deux, j'avais catégoriquement refusé. Il m'a successivement alors tendu un contrat à moitié blanc, puis carrément une feuille blanche. « Signe ! Je m'occuperai du reste ensuite
! » Je lui avais tenu tête.
A présent, il avait fait une demande en justice. Une demande de garde alternée. Nous étions sensés passer la moitié de nos vies avec lui. C'était hors de question. Et il avait fait ça sans jamais
nous en toucher un mot. C'est maman qui m'avait montré les requêtes au tribunal. Nous nous tairions jusqu'au bout. Jamais il ne nous a demandé, ni même prévenu ou soucié de savoir si nous voulions
vivre avec lui. Ce que nous ne voulions pas, de façon évidente. Nous avions donc accepté la proposition de maman. Non sans un certain soulagement. Une certaine impatience d'en finir.
Nous avions attendu des semaines, des mois durant sans rien en dire à personne. Ni famille. Ni ami. Déjà, en février, notre entreprise avait failli avoir lieu. Avant d'être reportée trois jours
seulement avant la date fatidique. Nous étions à présent en avril. Et tout semblait coller.
Je repensais à Gaëlle. Comme j'y repense maintenant. J'en étais amoureux. Un véritable amour. Celui qui fait que votre coeur bat comme jamais lorsque vous la voyez. Celui qui fait que lorsque vous
la regardez, et l'écoutez, vous ne pouvez vous empêcher de la trouver la meilleure personne que cette terre ait portée. Vous ne pouvez vous empêcher de vous imaginer bâtir une famille avec elle.
Celui qui fait que vous pensez à elle en vous endormant, en serrant votre traversin contre vous. Et que vous rêvez avec un sourire aux lèvres.
Gaëlle. Cette semaine, je devrai lui faire mes adieux.
Nous entrions dans la cuisine, et trouvions maman. Elle savait que nous arrivions et avait cessé ce qu'elle faisait pour nous accueillir. Elle, avait du mal à cacher son émotion. Elle nous pris
dans ses bras. Elle nous demanda, inquiète, s'il ne se doutait toujours de rien. Non. Il ne se doute de rien. Plus tard, des mois plus tard, il accusera ma mère d'avoir fait tout ça dans notre dos.
Il n'aura jamais cru que nous le savions. Et lui avions caché.
Gaëlle, Thomas, Vincent, Florent, Benoit, Steeve, Bertrand, Clément, Julien, Stéphanie, Marion et tous les autres... toute mon enfance. Après-demain je devrai leur dire adieu à eux aussi. Et leur
expliquer. Mais pas longtemps, il ne comprendront pas, de toutes façons.
Derrière maman, il y avait des cartons, à moitié remplis.
Cette fois c'était bon.
Nous allions partir.
Loin.
Le plus loin possible.
Fuir.
Marseille.
C'était il y a bientôt dix ans. C'est la façon dont une partie de moi est morte. C'est la façon dont j'ai commencé une nouvelle vie, loin de tout, entouré de ma mère et de mon frère, dans une ville
où je n'étais jamais allé et où nous ne connaissions personne.
Marseille.
Votre avis