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  • : 26/03/2008
  • : Un regard sur l'Actualité, toujours critique, du Cinéma, pour vous faire partager mon amour, mais toujours des textes, pour le plaisir d'écrire.

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Vendredi 6 juin 2008
Saphir n’en pouvait plus d’attendre. Déjà deux heures qu’elle était devant la porte du conseil. A l’intérieur se jouait son avenir. Allait-elle devenir enfin une moine darshanide ? Elle faisait les cent pas devant la porte, tandis que son ami Baildon tentait de la rassurer.

« Ne t’en fais pas Saphir, ils ne peuvent pas te refuser le titre de moine. Tu es la meilleure d’entre nous, et tu sais comme moi que le temple a besoin de moines en ce moment… »

Saphir esquissa un sourire. Ce n’était pas la meilleure, elle le savait, Baildon qui avait deux ans de plus qu’elle excellait dans la maîtrise du poignard. Elle, en revanche était plus douée pour se battre à mains nues. Mais cela pouvait-il servir efficacement contre le temple de Gott’ham ? Car elle le savait, si on la faisait moine ce serait pour combattre le temple de Gott’ham, dieu de la justice et de la police. Elle, avait été recueillie dans sa plus tendre enfance par le temple de Katouhoumane, déesse des voleurs. Non pas qu’elle eu une affinité particulière avec le vol en général ou qu’elle soit particulièrement kleptomane, mais elle devait être une bouche en trop à nourrir et ses parents naturels trop pauvres pour la garder. De toutes façons, quasiment tous les apprentis du temple avaient été adoptés.

Mais dans les montagnes du Haut-Darshan, la concurrence entre les différents temples était particulièrement rude. Par exemple, les moines du temple de Byaktöl livraient depuis des millénaires des combats sans merci contre les moines du temple de Ack’née, combats qui étaient suivis par des milliers de jeunes darshanides dont l’avenir dermique était en jeu. Et depuis plusieurs mois à présent, les serviteurs de Gott’ham multipliaient les assauts sur les remparts du temple de Katouhoumane. Plusieurs émissaires voleurs avaient été envoyés pour tenter de comprendre les raisons de tels agissements mais étaient revenus bredouilles (à l’exception de quelques objets de grande valeur qu’ils avaient réussis à subtiliser en l’honneur de la grande Katouhoumane). La guerre entre les deux ordres templiers était inéluctable, tous le savaient. Mais les serviteurs de Gott’ham étaient plus nombreux que ceux de Katouhoumane, bien que leur dieu soit moins puissant. Et tous ici redoutaient l’assaut final. Il fallait donc un grand nombre de moines pour défendre le temple et Saphir voulait faire partie du nombre. En de telles circonstances, ils ne pourraient lui refuser ce grade pensa-t-elle, tandis qu’elle passait la main dans sa moustache.

Saleté de moustache ! Elle avait déjà repoussé ! Pourtant ce matin là, Saphir l’avait de nouveau rasée, afin d’être présentable devant le conseil ! Saphir traînait cette petite « particularité » depuis sa puberté. Avait-elle été victime de quelque malédiction ? Ce qui était étonnant c’est que la magie n’avait pas cours dans le darshan, seul un dieu aurait pu la maudire de la sorte : Gilett’teh, le dieu de la pilosité. Mais pourquoi ? Elle n’avait jamais fait quoi que ce soit pour contrarier le dieu pourtant ! Elle le priait même tous les soirs afin qu’il lève la malédiction mais rien n’y faisait. Aucun signe du dieu. Aucun signe de quelque dieu que ce soit d’ailleurs. Même Katouhoumane, à laquelle Saphir consacrait sa vie ne lui avait jamais fait un signe. Pourtant il était habituel que la déesse offrît des cadeaux aux apprentis de son temple. Parfois même, elle se matérialisait pour honorer les plus méritants d’entre eux. Baildon avait un jour eu la chance de recevoir un de ces présents : une dague d’émeraude qu’il portait toujours à la ceinture. Celle-ci lui avait été offert par Katouhoumane pour l’encourager dans la pratique de cette arme essentielle pour un voleur. Mais Saphir n’en avait jamais eu les grâces. Peut-être cette fois-ci ? Peut-être la déesse soutiendrait-elle la jeune fille à l’issue de sa nomination au titre de moine ?

Mais deviendrait-elle seulement moine ? Elle priait pour que Tanaka, son tuteur qui siégeait au conseil et qui y avait un certain poids, fasse basculer le vote de son côté. Elle releva la tête vers la porte et s’aperçut que Baildon n’était plus là. Elle regarda de part et d’autre du couloir, avant de le voir finalement, au fond, dans la salle des reliques. Elle s’approcha de lui et vu qu’il était penché sur le fouet sacré. Ce fouet, disait-on, avait été le fouet de Katouhoumane en personne. Toujours penché religieusement au dessus de la relique, Baildon passa son bras derrière le dos de Saphir et posa sa main sur l’épaule de la jeune fille.

« Tu sais Saphir, j’ai entièrement confiance en la décision des maîtres-moines… » Baildon, alors qu’il parlait à Saphir, ne décrochait pas son regard de l’arme mythique. Tentait-il de la rassurer ? Sa voix était chevrotante, il semblait devoir arracher chacun de ses mots du fond de sa gorge et faire preuve d’une volonté surhumaine pour les prononcer.

« …Tu es vraiment une personne remarquable, une fille extraordinaire. Tu es une voleuse redoutable, une acrobate hors-pair… » Saphir n’était pas vraiment touchée par cette cascade de compliments, tout ce à quoi elle pensait c’était si oui ou non le conseil avait reconnue en elle l’acrobate de talent qu’elle pensait être.

« Mais pour moi tu es bien plus que ça. Lorsque je me lève, le matin, et que je plonge mon regard dans l’éternité du soleil levant… » Oui, cela faisait une éternité que les maîtres-moines délibéraient… cela en devenait inquiétant. Et si quelque chose se passait mal à l’intérieur ?

« …et tout cela depuis que nous nous connaissons. Ecoute Saphir, il y a quelque chose que je dois t’avouer. Tu es une voleuse émérite, mince, ça je l’ai déjà dit. Mais enfin, ce que je voulais dire c’est que tu ne voles pas seulement les objets, Saphir tu as également volé … »

Un bruit sourd. La porte !


Saphir se retira de l’emprise de son ami et courut dans le couloir vers la salle du conseil. Tanaka, son maître, en sortait, l’air grave. Saphir toute excitée, ne voulait pas donner d’interpretation trop hâtive à cette attitude. Peut-être s’inquiétait-elle trop ? De toutes façons elle allait savoir bientôt. « Viens mon enfant » Alors que Tanaka ouvrait les bras pour serrer contre lui sa petite protégée, celle-ci s’engouffra contre le torse de son maître. « Il va falloir être forte » lui dit-il de sa voix grave et rauque. Cela ne pouvait être bon signe … Saphir fermait les yeux de toutes ses forces tandis qu’elle était tendrement serrée par les bras musculeux de son maître qu’elle considérait comme son père. Elle l’écoutait avec attention, chacun des mots prononcés par l’homme résonnait en elle. « Le conseil a reconnu unanimement tes capacités de guerrière et de voleuse. Mais ta moustache nous gêne. Selon certains elle est un affront à la beauté légendaire des membres de notre ordre. Selon d’autres, elle serait une marque de malédiction divine, et les temps sont trop durs pour nous mettre en conflit avec d’autres dieux. Pour ces raisons, nous ne pouvons, pour l’instant, t’accorder le kimono de moine de Katouhoumane. » Il desserra son étreinte pour voir le visage de sa jeune protégée. Celui-ci révélait un regard empli de tristesse et d’abandon, noyé dans des larmes qui s’apprêtaient à couler le long des joues de la jeune fille. Cependant le maître-moine semblait trouver une lueur, infime mais présente, d’espoir. « _ Pour l’instant ? interrogea Saphir d’un ton presque suppliant. _ Oui, pour l’instant seulement. Le conseil s’accorde à dire que seule ta pillosité est contrariante. Si tu arrivais à te débarrasser de ta moustache, nous t’accorderions le grade de moine. Mais pour cela, il faudrait que tu partes vers le vieux continent, terre de magie, pour trouver comment mettre un terme à cette malédiction. Si tu le souhaites, le conseil te donnera les moyens nécessaires pour rejoindre Eckmül, la capitale du vieux continent. Là se trouve le conservatoire, où sont réunis des milliers de sages, adeptes de la magie et qui sauront sans doute t’aider. Mais tu n’es jamais sortie de ce temple et ce voyage serait dangereux et long … »

Lui coupant la parole, Saphir se retira des bras de l’homme. Des larmes avaient coulées sur son visage, mais cela semblait faire une éternité. A présent, le regard de la jeune femme était d’une détermination impressionnante. Tanaka peinait à retrouver dans tant de dureté celle qu’il avait recueillie enfant. « Alors il n’y a pas une seconde à perdre. » Sur ces mots, Saphir tourna le dos au vieil homme et se dirigea vers ses appartements d’un pas sûr et pressé. En la regardant partir Tanaka esquissa un sourire. Il savait qu’elle réagirait ainsi. Mais il n’aurait jamais cru qu’elle serait à ce point déterminée à devenir moine. Alors qu’elle s’éloignait, il vit qu’elle sortait de sa poche le rasoir qu’elle portait toujours sur elle.
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